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Avec We Fucked A Flame Into Being, Maarten Devoldere ne se contente pas de signer l’acte de naissance de son projet personnel, Warhaus ; il construit à la fois un éloge de la patience – et de la passion. Pour peaufiner les dix chansons de l’album, en gestation depuis six ans, le chanteur du groupe belge Balthazar a squatté la péniche d’un ami pendant six mois. En résulte un album contrasté, non par sa qualité, mais par sa vocation à faire naître la lumière de l’obscurité. Une oeuvre sombre et texturée comme un tableau de Pierre Soulages, donc, sans pour autant se défaire d’une certaine insouciance.

L’album du musicien flamand prend la forme d’une orchestration à la fois minutieuse et nonchalante. Si de nombreux musiciens ont été invités à participer à l’album, les arrangements font partie de l’écriture, et sont nés de l’ermitage naval du compositeur. Maarten joue une bonne partie des  instruments, tandis que la chanteuse Sylvie Kreusch donne de la voix, et, parfois, semble jouer Martin. Est-ce elle, la muse qui inspire les balades romantiques de l’album ? Difficile à dire, car les paroles comme le personnage se masquent toujours d’un voile pudique. Heureusement, cet hermétisme est contrebalancé de temps à autres par un exhibitionnisme tantôt cabotin, tantôt vulnérable. Le vrai héros du disque, ce n’est toutefois pas l’homme, mais bien le temps. Un temps que Warhaus ne rechigne pas à laisser filer pour qu’il sculpte, morceau par morceau, un paysage décadent.

 

A quoi ça sert d’être patient ?

L’ambivalence entre étalage et réserve apparaît pleinement dans ce petit film d’une vingtaine de minute, sorte de documentaire, teaser ou pochette animée de l’album. Il donne l’impression d’être immergé totalement dans le processus créatif, et donne à ce titre un aperçu assez vraisemblable de ce qu’est la vie d’artiste. Loin du glamour des tournées, rythme effréné auquel est soumis Balthazar depuis des années, I’m Not Him de Wouter Boucjin témoigne d’un quotidien indolent, et bien souvent ennuyeux. Les chansons n’y adviennent pas en un claquement de doigt, touchées par la grâce, mais plutôt grâce à des trésors de patience et d’ingéniosité. Ce que ce film donne à voir, c’est l’aspect artisanal de l’art, cette démarche incrémentale faite d’essais et d’erreur qui finit rarement par déboucher sur un chef-d’oeuvre. Face à la spontanéité spectaculaire de l’inspiration, on découvre le génie caché de la persévérance, dont parle le chanteur dans une interview donnée à Hero :

I found that if you have something that doesn’t groove, if you repeat it enough, it starts grooving. it’s the same with melodies that aren’t catchy [laughs].

Je me suis rendu compte que si tu as un truc qui ne groove pas, et que tu le répètes assez longtemps, ça finit par groover. Et c’est pareil pour les mélodies qui n’accrochent pas [rires]

Le titre Wanda illustre parfaitement cette doctrine. Il s’ouvre sur un ostinato de percussions au rythme bancal, devenant doucement hypnotique à mesure que des lignes mélodiques font leur entrée. Quand l’oreille croit avoir trouvé un appui stable dans la répétition d’onomatopées vocale, une guitare électrique dissonante vient la désarçonner. A l’image de la création elle-même, le morceau semble construire patiemment un rythme dans le seul but de le déstabiliser. Par la répétition, il finit par échapper au contrôle de l’interprète et s’animer d’une vie propre, à l’image des rythmes voodoo de Dr John, le génie louisianais au timbre rocailleux. Contre un art calibré, esclave d’une vision idéologique, cette démarche artisanale laisse au hasard le temps de s’installer. La fausse fin du morceau I’m Not Him abonde aussi dans ce sens, quand Maartenn s’insurge : “Who said you could stop ?”. J’avais évoqué la passion comme l’un des thèmes centraux de l’album. Qu’il s’agisse de passion pour un être ou pour la musique, Warhaus nous incite constamment à faire durer le plaisir…

Le sentimentalisme peut-il être désinvolte ?

La personnalité de Warhaus s’incarne donc dans le style de ses compositions. Les nappes harmoniques aux claviers, la présence discrète d’une guitare acoustique, l’utilisation d’un séquenceur dans un but esthétique ou pour pallier l’absence d’orchestre, des cuivres légèrement saturés, bref, tout un panel de marottes empruntées ou apportées à Balthazar. Il s’y ajoute  des influences plus jazz, à travers par exemple les mélodies de piano au son rétro de Leave With Me, renvoyant au Coffee Cold de Galt McDermont. Et la comparaison au célèbre compositeur de musique de film n’est pas anodine : l’ambiance film noir des morceaux de Warhaus se confirment dans les choix de direction artistique, de la pochette au clip de The Good Lie.

 

La voix, pourtant, est ce qui isole le mieux la marque de Maarten Devoldere. Une voix indolente et paresseuse qui se laisse attrapée plutôt que de chercher à atteindre. Une voix déjà grave qui est néanmoins malmenée par des tonalités encore plus basses, qui semble fondre dans le fond du vers. Ajoutons à cela une diction volontairement – ou peut-être belgement – sibylline, et l’on obtient un instrument exprimant tantôt le spleen avec The Good Lie, tantôt le tourment avec I’m Not Him. La voix, plutôt que de chercher à tout exprimer par le langage, paraît reculer pour laisser à la musique, et au temps, la place de dire l’indicible. C’est une concession humble au monde et aux autres, que d’accepter de ne pas pouvoir tout exprimer. Là encore, cette idée de se laisser dériver, de lâcher la barre revient souvent chez Maarten. C’est cette notion d’abandon qu’il chante dans le sublime The Machinery, ode à l’indécision, à l’ivresse, et à ce sentiment impérieux qu’est la passion.

I offered before what I’m offering again

I don’t claim to know why I should change a thing

I don’t claim to be sober I don’t claim to be […]

I don’t claim to be anything, except yours to consume tonight

J’ai déjà offert ce que je t’offre encore

Je ne prétends pas savoir pourquoi je devrais changer quelque chose

Je ne prétends pas être sobre, je ne prétends pas […]

Je ne prétends pas être quoi ce soit, à part tien à consumer ce soir

Dans les refrains de The Machinery, Bruxelles, et Memory, cette voix pesante trouve un contrepoint aérien dans des refrains où la voix de Sylvie Kreusch apporte la hauteur manquante à celle de Maarten. We Fucked A Flame Into Being modernise le vieux poncif de la muse, qui, d’objet d’étude du poète, devient sujet apportant sa propre interprétation au tableau sonore.

Peut-on faire du rock en roulant sur l’or ?

Si la relation passionnelle ou amoureuse occupe la majeure partie de l’espace sur l’album, Warhaus est également un projet introspectif où le narrateur se confronte à ses contradictions. La division, la polarité revient souvent explicitement dans les paroles. Ce balancement peut parfois aller jusqu’à interroger l’identité du narrateur, et la pérennité même de ses convictions artistiques. Against The Rich pose la question de la sincérité, de l’honnêteté intellectuelle de l’artiste parvenu. Que reste-il de la liberté quand on est suivi et servi partout par une armée de roadies, de tailleurs et de traiteurs ? La vulgarité semble employée pour réparer cette embourgeoisement, pour y instiller à nouveau cette fibre transgressive qui constitue l’ADN du rock. Et comme pour minimiser encore plus la sédition, le morceau se termine sur des onomatopées saturées dignes d’un Tom Waits.

I’ve got one hand on a champaign drinking cunt

I’ve got the other up the ass of the establishment

And I can’t even distinguish which hand is which

But God knows I tried to be against the rich

How I tried to be against the rich.

J’ai une main sur une salope buveuse de champagne

J’ai l’autre dans le cul de 

l’establishment

Et je n’arrive même pas à distinguer entre les deux

Mais Dieu sait combien j’ai essayé d’être contre les riches

Comme j’ai essayé d’être contre les riches.

Et pourtant, c’est avec une résignation amusée que l’artiste accepte ces contradictions. Avec un cynisme très flamand, il explique dans une interview donnée à Flush The Fashion que ce morceau n’est pas une bataille mais une confession. C’est une manière de décrire l’étrangeté, l’anormalité des notions même de richesse et de notoriété. Il souligne le paradoxe entre l’idéalisme habitant une chanson d’amour par exemple, et le matérialisme conduisant à en faire la promotion. L’enjeu artistique reste pourtant de faire jeu de cette situation, et de transformer cette impasse en boulevard pour l’inspiration.

Le mot de la fin

Dans le morceau final de l’album, Time And Again, Maarten semble définitivement faire la paix avec son identité. Sur un ton enjoué, il déclame :

Time And Again, I will never change.

Encore et encore, je ne changerai jamais.

Ce n’est pas un regret qu’il exprime ici, mais presque un émerveillement devant la continuité de l’individu, construit par une juxtaposition d’instants présents. Dès le début, il proclame : “Je ne cherche jamais noise / à mon Mr Hyde” réaffirmant cette posture d’observation. Et musicalement, cette acceptation se manifeste à travers une immanquable référence à Lou Reed, artiste dont l’album Coney Island Baby entre dans le top trois des favoris du chanteur. Tout dans ce morceau rappelle le leader du Velvet Underground, de la basse traînante au solo de guitare désinvolte. Et, dans une célébration finale à l’insouciance, un choeur de voix naïves, presque puériles, viennent confirmer la filiation en renvoyant au célèbre Take A Walk On The Wild Side. Et ce n’est pas un hasard si cet album, bien que puissant et passionné, torride et tourmenté se termine sur une note aussi tendre. Car il y a dans tous les morceaux qui le composent une part de jeu et d’étonnement,  qui rappelle à chaque instant que l’art reste une déambulation, une balade aquatique sur le lit d’un fleuve, qui, quoi qu’on fasse, nous conduira toujours vers l’inconnu.