Disons-le d’entrée. Oui, The Hateful Eight inclut un certain nombre d’éléments déjà présents auparavant chez Tarantino, et les fidèles le remarqueront tout de suite. Ça n’enlève rien à l’identité propre du film, à son ambiance unique et à ses situations inédites. N’écoutez pas les critiques qui ont considéré que c’était un inconvénient, et auxquels je répondrai ci-après. Ne vous fiez pas non plus au trailer de ce film, qui n’arrive pas du tout à la cheville de l’expérience que procure The Hateful Eight une fois arrivé en salle.

La mise en place des personnages, lente et progressive, est d’une maîtrise impressionnante. Dans la calèche, on en rencontre d’abord cinq, et leurs relations les uns aux autres font naître une tension exceptionnelle. Cette première scène peut paraître un peu caricaturale : John Ruth tombe nez-à-nez avec le futur shérif qu’il s’en allait rencontrer pour toucher sa prime. Lorsque plus tard, arrivé à la mercerie, il rencontre Oswaldo Mobray, le bourreau qui est supposé pendre la criminelle-même qu’il a attrapé, on se dit que c’est une situation énorme. Certains diront que c’est une faiblesse du scénario, que c’est trop improbable, que Daisy Domergue n’est qu’un MacGuffin vivant. En réalité, il faut entrer dans la logique du film : on ne peut faire confiance ni aux personnages, ni à Tarantino. Ce qu’on nous dit à leur propos n’est que mensonge et artifice. Et prenant un malin plaisir à jouer les prestidigitateurs, le réalisateur se joue de ce que l’on croit comprendre. En particulier dans le titre, puisqu’une fois qu’on a les huit personnages, on croit qu’on en restera là.

Pris dans ce blizzard et cette mercerie de Minnie comme dans une volière, on se retrouve avec ces 8 salopards dans un huis-clos cluedo-like dont on pense très rapidement comprendre les tenants et les aboutissants, les alliances et les inimitiés. Le choix des personnages est assez éclectique pour qu’on ne puisse jamais soupçonner leur réelle identité. C’est précisément cette situation qui fait toute la sève du film. À partir du moment où l’on arrive dans la mercerie, on se doute bien que l’on y restera, et que les personnages n’iront jamais à Red Rock. On passe donc plus de deux heures à se demander comment, d’une situation a priori sans danger, tout va partir en sucette. Chaque élément présent dans les dialogues jouera son rôle, tout est millimétré, la prose parfaite. Et on se délecte de voir cette situation dégénérer. Pour ma part, l’intrigue m’a cloué à mon siège, je savourais chaque minute.

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On retrouve sans surprise la violence propre à la filmographie de Tarantino. Ici, elle est décuplée. En terme de parties du corps brutalisées, de litres de sang versés, et de mètres cubes de cervelle éparpillée, on peut dire que c’est même un sans-précédent. Et comme souvent, cette violence est justifiée, les personnages l’ont pour la plupart méritée, ce qui renforce cette capacité cathartique, expiatoire du cinéma tarantinien (maintenant que j’ai commencé, je me lâche totalement dans le vocabulaire du critique d’art), de la même façon que la fusillade des nazis dans la salle de cinéma d’Inglourious Basterds (que j’ai au passage du mal à voir de la même manière depuis le mois de novembre) avait un côté extrêmement jouissif. L’esthétique visuelle est particulièrement soignée, certains plans sont resplendissants (ce travelling depuis la fenêtre vers Jon Gage, puis vers le reste de la salle, m’a particulièrement marqué), d’autres sont macabres, et n’ont aucune gêne à noyer notre œil dans l’hémoglobine. À terme, et c’est peut être son objectif, Tarantino aura sans doute réussi à malmener chaque membre du corps : l’oreille dans Reservoir Dogs, l’oeil dans Kill Bill, la jambe dans Boulevard de la Mort… et désormais, les couilles dans Les 8 Salopards. Sa prochaine réalisation complètera peut-être le tableau.

Un certain nombre de critiques professionnels ou amateurs prennent un certain plaisir à descendre The Hateful Eight, et on se demande en lisant certains s’il ne s’agit pas que d’une volonté un peu narcissique de s’attaquer à un des réalisateurs les plus populaires de notre époque. L’argument le plus utilisé : Tarantino est paresseux, Tarantino utilise les ficelles de ses précédentes réalisations, Tarantino fait du Tarantino. Cette critique n’est pas totalement infondée : la situation fera sans doute penser plus d’un à Reservoir Dogs, le cadre historique est celui de Django à quelques années près, et les principaux acteurs ont déjà travaillé avec Quentin par le passé. À mon sens, c’est un contre-argument : si je vais voir un Tarantino, c’est parce que je m’attends à retrouver les éléments de son cinéma. Oui, ça parait logique. Pour la critique, ce film est une resucée. Pour moi, c’est un condensé de tout ce que j’ai aimé par le passé dans sa filmographie : des dialogues-pépites, des situations conflictuelles avec une tension sous-jacente énorme, de la violence jouissive (disons-le), une image travaillée, une réalisation impeccable. Tarantino ne peut pas se réinventer intégralement tous les 3 ans, et à la limite tant mieux. Je préfère cent fois une réussite implacable comme The Hateful Eight qu’une tentative à mon sens bancale comme Boulevard de la Mort. Et en plus de cela, il me parait exagéré de dire que ce film n’invente rien. Tarantino essaye des choses : on le retrouve en voix-off de façon assez inattendue, et même très surprenante lorsqu’il casse le quatrième mur en nous expliquant ses choix de chapitrage du film. Dans les plans finaux, il innove également en utilisant le slow motion pour des plans qui n’en n’auraient d’ailleurs peut être pas besoin, mais qui ont l’avantage de surprendre.