Grand habitué de Cannes, l’italien Nanni Moretti a présenté à l’édition 2015 du Festival son nouveau film, Mia Madre. Pour celui-ci, le metteur en scène, connu pour son goût pour l’autofiction, s’est à nouveau inspiré des événements de sa propre vie, et principalement de la disparition de sa mère il y a cinq ans, au moment où il travaillait sur Habemus Papam (2011). Mais, à côté de ce touchant récit d’une madre sur le point de mourir, le film développe également une véritable réflexion sur le cinéma, notamment grâce à un John Turturro parfaitement désopilant. À la sortie du Grand Théâtre Lumière, où l’audience avait tour à tour éclaté de rire puis fondu en larmes, il semblait inévitable qu’une grande distinction viendrait récompenser Mia Madre.

Coutumier du fait, Nanni Moretti a décidé de jouer dans son propre film : il a d’ailleurs affectueusement été surnommé le “Woody Allen italien” pour cette raison précise. Mais, là où il avait souvent eu tendance à prendre les rênes du rôle principal, c’est cette fois Margherita Buy qui incarne la protagoniste. Cette brillante actrice italienne, dont la filmographie inclut deux Moretti, joue dans Mia Madre le rôle d’une réalisatrice en train de tourner son dernier film, alors que sa mère tombe gravement malade. Le parallèle avec la vie du réalisateur saute aux yeux, et, à la manière d’Antonioni qui aimait se cacher derrière un personnage féminin, Nanni confessait volontiers en conférence de presse ” il y a beaucoup de moi dans le personnage de Margherita “. Mais dans quelle mesure ce personnage lui ressemble-t-il vraiment ? Cette femme a du mal à suivre sa vie, tout autour d’elle semble lui échapper, l’éloignant de la figure protectrice qui est souvent attribuée aux personnages féminins de son âge. Le personnage de sa mère, ex-professeur de latin dans un lycée de Rome, semble calqué sur Agata Apicella Moretti, qui avait par ailleurs joué son propre rôle dans le film autobiographique Aprile (1998). Cependant, dans sa vie professionnelle, la protagoniste de Mia Madre se différencie largement de son créateur : sa mise en scène est extrêmement rigide, très pensée, à l’opposé des événements qu’elle traverse. Pour le réalisateur italien, il fallait d’ailleurs absolument que la réalisatrice fictive ne fasse pas un film ” à la Nanni Moretti “. Ce film dans le film attise la curiosité dès le départ et constitue sans doute l’élément qui fait de Mia Madre un film grandiose.

En cela, Moretti est un réalisateur qui aime filmer les réalisateurs. Il utilise fréquemment le double récit pour parler aussi bien d’un sujet qui le préoccupe (la vie politique italienne dans Il Caimano, le deuil dans Mia Madre) que pour exposer son regard sur le cinéma. À sa façon, sa dernière œuvre est aussi un film sur les métiers du cinéma. On les y fréquente tous, ou presque : réalisateur et acteurs bien sûr, mais aussi costumiers, maquilleurs, scénaristes, secrétaire de production, assistant réalisateur, régisseurs, producteur exécutif, directeur de la photographie, et ainsi de suite. Nous plaçant avec lui sur un plateau de tournage, Moretti questionne à nouveau l’utilité de l’art. À quoi doit servir un film ? Pourquoi choisir de travailler dans le cinéma ? Comme il l’explique dans des entrevues, le rôle du cinéma n’est selon lui pas si compliqué : il s’agit de faire des bons films, et si possible, des films novateurs. Mia Madre est construit sur différents niveaux entremêlés, entre réalité, rêve, fantasme.

Scène onirique et allégorique du personnage de la réalisatrice face à ses angoisses, illustrées par des gens faisant la queue devant un cinéma

Par le biais d’un John Turturro déchainé et hilarant dans le rôle d’un mauvais acteur américain, le film prend tout son poids. Dans une scène où il dit mettre fin à sa vie d’artiste pour ” retourner à la réalité, retourner à la réalité, retourner à la réalité “, scène précédant une image de la madre dans son lit d’hôpital, Moretti semble exprimer son propre sentiment de distance avec le monde. Il fait par ailleurs dire à sa protagoniste qu’elle ” ne comprend plus rien à la réalité “, comme si cela supposait l’échec de son rôle en tant que réalisatrice. Mais au contraire des propos tenu par ses personnages, Moretti capte parfaitement la réalité du deuil avec Mia Madre. Mais pas uniquement, puisque la réflexion avisée sur le cinéma proposée par ce film en fait tout le sel.

De la même manière que dans l’acclamé Habemus Papam, la mise en scène du réalisateur italien fait s’imbriquer comique et gravité. Souvent, sa caméra s’approche très lentement des personnages, de façon presque imperceptible et pourtant si judicieuse. Comme dans son dernier film, il souhaite exhiber l’être humain dans toute sa vérité, dans toute sa fragilité. Sauf qu’en lieu d’un pape en proie au doute, il a cette fois choisi de montrer le progressif affaiblissement d’une personne âgée. Pas seulement, bien sûr, puisque le film a été construit sur un aller-retour entre la vie professionnelle et intime de Margherita : une idée simple mais géniale. Le récit peut alors passer de l’éclat de rire à l’émotion vive, et donc ne pas ennuyer. C’est grâce à cette structure que naissent des scènes délicieuses grâce au talentueux John Turturro qui, par sa médiocrité, pousse la réalisatrice fictive dans ses retranchements. Sans tomber dans le pathos, sans jamais essayer d’être larmoyant, Moretti a conçu un film d’une parfaite alchimie entre le rire et la larme. Et après sa projection à Cannes, certains critiques voient en Mia Madre le retour en force de la grande comédie dramatique de l’âge d’or du cinéma italien.

Mia Madre est le septième film de Nanni Moretti à être nominé en sélection officielle au Festival de Cannes. Auparavant, il avait reçu le Prix de la mise en scène pour Caro Diario (1994), et la Palme d’Or pour La Stanza del Figlio (2001), et était devenu président du jury en 2012. Et alors même que la réaction de la presse spécialisée était unanime, mettant en avant ” la finesse et la légèreté ” du film, Mia Madre n’a reçu ni la palme espérée ni aucune autre récompense. Pourtant, le film est sans doute le meilleur de la Sélection 2015, loin devant le surprenamment primé Dheepan d’Audiard. De la même manière qu’Habemus Papam, qui avait été salué par les Cahiers du Cinéma comme le meilleur film sorti en 2011, ce nouveau Moretti a malheureusement été boudé par le jury cannois. Si l’on s’épargnera de rempiler sur ce palmarès injustifié, on continuera de penser qu’avec ce récit bien plus universel et accessible que d’autres de ses réalisations, Nanni Moretti est certainement arrivé à une véritable maturité.