Ce premier (!) album des Schtroumpfs est, paradoxalement, l’œuvre zombie ultime. Il s’éloigne pourtant assez logiquement de certains codes classiques du film de zombies, tels que le groupe réduit de personnages plus ou moins clichés, la présence du gore et d’armes à feu ou encore l’ambiance glauque ou d’horreur. A première vue, cela s’explique notamment de par sa nature franco-belge au style et à la tradition peu propice à la “culture” zombie, ainsi que de par le public relativement jeune visé (Spirou étant un hebdomadaire majoritairement destiné à la jeunesse), enfin de par les caractéristiques du monde Schtroumpf lui-même qui en sont tout à fait éloignées. Cela étant dit, d’autres de ces codes sont bel et bien présents, sur un ton gentillet mais avec quelle désarmante ingénuité et quelle rafraîchissante efficacité. Voyez plutôt :

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Sombre et bon enfant à la fois

Tout d’abord, le thème de l’infection est développé avec brio. L’élément perturbateur, le mal originel, est une mouche noire trop choupi qui pique et contamine, transmettant un virus qui fait transformer la peau en noir (symbole de la corruption et du mal dans la mythologie européenne) et rend stupide, agressif et contaminant : des zombies softs en somme. L’effet rendu de ce mécanisme est à la fois classique (le remède ne sera trouvé que par hasard, bien tardivement, ce qui semble être un code narratif zombie incontestable), simple et bon enfant (mordre la queue c’en est presque mignon) mais plutôt réussi : le lecteur redoute assez vite de la mauvaise tournure des événements.

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Une certaine inquiétude règne donc, et le sentiment d’oppression est progressivement insufflé au fur et à mesure de l’histoire, au gré de la succession des diverses et infructueuses tentatives de résolution menées par le grand Schtroumpf : il tente en effet en sa qualité d’alchimiste et de magicien des expériences de décontaminations sur un schtroumpf noir capturé, et ce bien avant les scientifiques de Day of the dead. L’étau se resserre tant sur la population Schtroumpf de plus en plus restreinte que sur le lecteur qui ne voit un échappatoire, tel un pauvre petit schtroumpf, qu’en la figure du guide rassurant qu’est le grand Schtroumpf, un rare cas de leader incontesté face à une épidémie de zombies à l’heure où le thème de la lutte pour le contrôle du pouvoir dans un groupe de survivants est un poncif d’une récurrence désolante. Et cette progression est jouissive à suivre tant la dilapidation des effectifs de Schtroumpfs non contaminés est rythmée avec justesse et parsemée d’humour. Les échos des “Gnap !” sonores, auxquels répondent les “Aïe” fatidiques, peuvent s’entendre au loin, résonnant depuis la forêt et se rapprochant jusqu’au village même dont les ruelles ne sont plus si sûres…

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Mais c’est finalement pour ses divers coups de génie que cette BD mériterait d’être inscrite au panthéon des œuvres traitant de zombie. La technique de dispersion du pollen-remède par les soufflets à cheminée est la plus grande trouvaille depuis la jambe-mitrailleuse de Planète Terreur, depuis la croix-fusil à pompe et le pistolet à eau bénite d’Une nuit en enfer, depuis la tondeuse à gazon de Braindead ! Le malicieux Schtroumpf noir se peignant en bleu est l’idée la plus perverse et la plus redoutablement excitante qui m’ait été donnée de voir : des zombies futés, c’est quand même plus intéressant que des humains débiles qui font des gaffes ou du sentimentalisme, condamnant ainsi tout le groupe des survivants. Enfin, la scène finale de l’épique baroud d’honneur des derniers Schtroumpfs restants face au puissant assaut des trop nombreux Schtroumpfs noirs, est à l’image de toute la BD : à la fois bon enfant et grandiose. Elle se ponctue par un ultime retournement de situation parfaitement emmené, qui sauve l’espèce Schtroumpf d’une bien sombre destinée…

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Peyo l’avant-gardiste

On pourrait conclure en félicitant Peyo et Yvan Delporte (scénariste, mais à l’époque également rédacteur en chef de Spirou) d’avoir délivré une telle prestation, et finalement une telle leçon à un genre tout entier qu’ils ont pris en total contre-pied. Ce serait pourtant éclipser le fait relativement incroyable que cet album date de 1959 (première publication dans Spirou), soit 9 ans avant le premier Romero, La nuit des morts vivants, qui popularise la figure du zombie au cinéma et invente les codes du film de zombie moderne ! Moderne, car si le zombie pouvait exister dans la culture antérieure (la croyance dans les revenants existe depuis l’Antiquité dans l’imaginaire collectif occidental, et a pris une grande importance dans la culture haïtienne esclavagiste d’où est apparu le nom de zombie : on en voit d’ailleurs un de ce type qui colle aux basques de Picsou dans La jeunesse de Picsou), le traitement apocalyptique qu’ils subissent avec Romero constitue une révolution. Dans la littérature, les œuvres ayant pu influencer ce dernier sont Frankenstein de Mary Shelley (1918, Romero aurait voulu en faire une parodie), Lovecraft et sa nouvelle Herbert West, réanimateur (1922, et publié en 1965 dans le recueil Dagon), et enfin Je suis une légende de Richard Matheson (1954), qui est le premier à intégrer le caractère “pandémique” et invasif des (plus ou moins) zombies décrits.

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Et là-dessus, une “modeste” bande dessinée franco-belge débarque la même année et pose l’air de rien une bonne partie des bases de la matrice “Romérienne” sans que cet aspect de la série des Schtroumpfs ne soit vraiment reconnu ni même connu jusqu’à aujourd’hui. Roméro a-t-il lu cette BD qui semble avoir peu de chance d’être arrivée jusqu’à lui? Les Schtroumpfs ne possédaient alors pas outre-Atlantique la notoriété qu’ils n’ont d’ailleurs obtenus que dans les années 1980, et surtout l’album n’a été traduit qu’en 2010, devenir noir ayant été jugé trop politiquement incorrect (Les schtroumpfs noirs sont désormais colorisés en violet… il faut le voir pour le croire) : la question reste donc posée. Tout ce petit baratin pour bien vous faire comprendre en quoi Les Schtroumpfs noirs ne se contente pas d’être un des joyaux de la couronne Schtroumpf doublée d’une œuvre zombie que je qualifie d’ultime, c’est aussi une œuvre visionnaire qui codifie et rafraîchit à priori un genre qui depuis, de Resident Evil à The Walking Dead, est incapable de sortir réellement des profonds schémas Romériens. Quelle ironie de se dire qu’une des premières vraies BD que m’aient mis dans les mains mes parents s’insère dans une chronologie et une famille d’œuvres si sombres et si adultes!

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Antoine Buéno, qui dans son essai Le petit livre bleu tente d’analyser la nature du régime politique gouvernant les schtroumpfs, voit dans l’album la manifestation d’un monde raciste, lui-même constitutif d’un régime (une utopie totalitaire) emprunt, entre autres, de nazisme. Il met en évidence plusieurs “coïncidences”, telle que le choix de la couleur noir, le lien fait entre cette couleur et la dégénérescence des schtroumpfs, ou encore le hasard de calendrier faisant que l’album sorte en pleine décolonisation. Mais surtout, il fait de la morsure des schtroumpfs noirs une métaphore du cannibalisme. Bref, il s’agirait ici de dégénérescence raciale. Et pourquoi pas? Je suis favorable à la démarche consistant à prendre au sérieux ce qui ne l’est à priori pas, et cette analyse va dans le sens de la censure qu’a subi l’album aux États-Unis…

Enfin, le tour d’horizon ne serait pas complet sans évoquer son détournement opéré en 2014 par l’artiste belge Ilan Manouach (le même à avoir détourné au prix de poursuites judiciaires Maus d’Art Spiegelman), qui en faisant du cyan la seule et unique couleur de l’album fait écho à l’édition américaine et brouille la lecture à donner à l’histoire. Si personne n’est mauvais, alors tous sont devenus fous ? Simple exercice de style ou véritable volonté de profonde réinterprétation ?

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