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A la première écoute, les morceaux de Lookman Adekunle Salami apparaissent denses, presque indigestes. C’est qu’il en a, des choses à dire, ce jeune troubadour londonien. Il a sorti son premier album cet été, après deux E.P intrigants et une tournée en première partie de Lianne La Havas, fleuron de la soul britannique. Conscient de son image de “crétin de fumeur hipster” (“smoking hipster dope”), inadapté et et impénitent, il livre d’un bloc un florilège de récits urbains, contes philosophiques et romances contrariées qui ne demandaient qu’à jaillir.

Avec son look de dandy tout droit sorti du Village new-yorkais, sa fascination subséquente pour Bob Dylan et son flegme malicieux, la presse anglophone s’est empressée de poser les premières pierres d’un mythe prêt-à-l’emploi. Faut dire qu’avec un potentiel de storytelling pareil, on aurait tort de s’en priver : ballotté entre sa famille d’accueil et l’appartement de sa mère biologique, fauché au point de ne pouvoir s’offrir sa première guitare qu’à 21 ans, tous les éléments sont réunis pour le désigner d’office comme le poète de service. Mais si c’est à l’habit qu’on reconnait le moine, c’est sans doute à ses actes et à son verbe qu’on reconnaît son obédience. Et soit dit entre nous, un premier album de ce calibre, ça mérite bien une exégèse…

Le poète est-il toujours protestataire ?

Avec The City Nowadays, L.A laisse parler sa fibre hip-hop dans une diatribe qui ne manque pas, surtout à la fin, de rappeler la scansion et les thèmes évoqués par Gil Scott-Heron dans The Revolution Will Not Be Televised. On y retrouve la fougue, bien sûr, et surtout une critique cinglante des médias de masses et d’un art convenu. Mais contrairement au morceau culte de The Last Poets, celui de Salami est bien trop confus et paradoxale pour sonner comme un sermon prothétique. S’il exprime avec urgence et acuité la colère que suscite chez lui l’état des politiques actuelles, la sincérité brutale avec laquelle il la délivre le place en dehors de la catégorie des chanteurs protestataires.

Il ne cherche pas à se donner le beau rôle, et accepte de poser sur le papier les contradictions que beaucoup d’entre nous préfèrent pousser sous le tapis. C’est peut-être le privilège – voire le devoir – du poète, que de pouvoir se contredire lui-même, et de laisser la vérité s’installer entre les interstices de la raison.

“ Illegally downloading music’s become too easy – it’ s destroying the culture. But I don’ t wanna pay for it – fuck that. I’ve got bills to pay, I’ ve got food to eat – I don’t earn that much money”

 Télécharger illégalement de la musique est devenu trop simple : ça détruit la culture. Mais je veux pas payer pour ça – nique tout ça, j’ai des factures à payer, il faut bien manger, je gagne pas tant d’argent.

Et quand un artiste abrité par des labels aussi installés que Sunday Best ou aujourd’hui PIAS déclare dans la même phrase que le téléchargement illégal ruine la culture, mais qu’il a des (“putains de”) factures à payer, d’aucuns pourraient crier au contresens – mais le contresens n’est-il pas le meilleur moyen de dénoncer une situation aberrante ? Et c’est au coeur de cett incertitude face à l’avenir, au délabrement des utopies, à un invraisemblable basculement que sourd l’enjeu profond qui jalonne l’album en filigrane. Il est habilement résumé dans les deux vers qui closent The City Nowadays :

“What’s the worth of working to live at the cost of your soul? So much so that you don’t want to live at all?”

Quel est l’intérêt de travailler pour vivre, si c’est au prix de ton âme ? Au point que tu n’aies même plus envie de vivre ?

C’est peut-être ça, ce qu’il appelle le Postmodern Blues. La sensation que le simple fait d’exister revient à devoir résoudre la quadrature du cercle économique, dans un pays ou le progressisme est à géométrie variable. Au point de faire référence aux esclaves travaillant dans les champs de coton, dans un bridge aux airs de chang gang song.

Le poète est-il sérieux ?

Le blues, spleen moderne et prolétaire, est l’un des médias classiques du poète ; mais l’ironie, qui permet de mettre à distance une situation insupportable, a aussi son mot à dire, et ponctue l’album de saillies savoureusement britanniques. L’humour y est porté non seulement par des paroles caustiques, mais également par le contraste entre celles-ci et une voix désinvolte.

My boss keeps asking me to ask more questions. 

And so I asked her why.

Ma boss continue de me demander de poser plus de questions.

Alors je lui demande pourquoi.

déclare le chanteur dans Aristotles Ponders The Sound, pour ensuite teinter son impertinence d’un lustre fataliste :

“Then I asked her why man chose to work for his food
When it’s clear to me that he‘d much rather die” 
Je lui demande ensuite pourquoi l’homme choisit de travailler pour manger,
Quand il me semble clair qu’il ferait mieux de mourir.

Ce balancement se retrouve aussi dans Loosley On My Mind, fable dylanienne de presque neuf minutes où L.A Salami raconte, à la première personne, l’histoire d’un jeune garçon délaissé découvrant le pouvoir à travers l’usage (abusif) d’un couteau dans des bagarres de rues. Le sentiment d’invincibilité du narrateur devient risible dans une chute tragique, où il se trouve à son tour assassiné par les “faiblards” auxquels il imposait sa loi.

Le poète est-il inspiré ?

Il n’y a pas que les registres tragiques et comiques qui se mêlent dans cet album. Sa liberté réside dans une hybridation constante mais rarement conscientes de références, d’époques et de genres musicaux hétéroclites. Et ce joyeux métissage se retrouve dans les interviews de L.A, où il cite pêle-mêle l’influence des poètes de la Beat Generation, des rappeurs comme Kendrick Lamar, A Tribe Called Quest ou encore l’un des mastodontes des battles de rap new-yorkaises, Loaded Lux, et même certains de ceux qui partagent avec lui la scène londonienne.

La référence, qu’elle surgisse sous la forme d’un Tom Waits apparu en rêve, un espadon planté dans la poitrine, ou qu’elle se manifeste par l’emprunt à tel ou tel genre musical,comme l’hymne punk et single de l’album, I Wear This Because Life Is War, est toujours au service de l’idée, au service du sens. Loin de servir d’arguments d’autorité, ce sont autant de toiles, de couleurs ou de formes qui permettent d’invoquer efficacement un ensemble de représentations remplissant un rôle allégorique. C’est le cas dans l’un de ses premiers enregistrements, The Scene, où il imagine avoir un tatouage de Bob Dylan sur le bras. Il revient sur ce vers dans un entretien donné à Fiusm, où il explique comment l’effacement de sa propre identité au profit d’un de ses héros peut-être une première étape de l’émancipation artistique. Et la métaphore parle d’autant plus que Dylan lui-même s’est pendant un temps mis de côté pour ressembler à Woody Guthrie, son idole.

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Et comme Dylan, L.A Salami a su révéler sa propre personnalité bien assez tôt, en démontrant une rare lucidité dans dans ces choix créatifs, donnant toujours le sentiment d’un garçon paumé sachant fichtrement bien où il va. De son premier E.P, The Prelude, sont amenés à procéder trois doubles-albums, empruntant chacun leur trame respective à ce premier opus. Day To Day For 6 Days A Week, Deformation Day et Aristotle Ponders The Sound se retrouvent ainsi sur Dancing With Bad Grammar, à peine remixés et rebaptisés. Un recueil de nouvelles, titré Eaten Melon Moon, est également en projet. Et cette prolixité, que j’ai évoqué au début, il s’est déjà montré capable de la domestiquer, par la simplicité et l’évidence de ses compositions, par la pertinence et la nécessité du propos, et par une aptitude à laisser parler la musique, comme dans le morceau quasi-instrumental qui clôt l’album.

Le mot de la fin

Il semble alors juste de respecter cet ultime silence, et de laisser le lecteur explorer de lui-même les thèmes que j’ai dû laisser de côté, de l’absence du père à l’amour insaisissable. Dancing With Bad Grammar est une illustration parfaite de son titre, qui évoque l’art du bricolage, de la débrouille, de faire beaucoup avec peu et qui ne se préoccupe pas de virtuosité. Il nous montre qu’il est possible d’être prolifique, extravagant, exubérant tout en allant droit à l’essentiel. Et il nous fait parfois espérer que l’âge des poètes ne fait que commencer. Voici comment L.A Salami résume, encore une fois avec talent, ce fol optimisme :

“I genuinely believe once you really get into the scene – I mean past the roll-in-roll-out open mic characters and in amongst the guys who mean business – I believe we’re sitting at the edge of a new wave of music, and of art in general. You know, the stuff that could really mean a lot to a lot of people. The type of stuff that’s accessible, and yet completely reliant on it’s integrity.”

 Je crois sincèrement qu’une fois qu’on s’intéresse vraiment à la scène – je veux dire une fois mis de côté ceux qui vont et vient dans les scènes ouvertes, parmi les gens qui sont là pour en découdre – je crois qu’on est à l’orée d’une nouvelle vague musicale, et même artistique en général. Tu vois, des trucs qui pourraient vraiment signifier beaucoup pour beaucoup de gens.Le genre de truc qui est accessible, mais qui s’appuie néanmoins complètement sur sa propre intégrité.

Quentin Gidrol

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  • http://fiusm.com/2014/09/09/l-a-salami-a-london-troubadour-on-the-rise/
  • http://drownedinsound.com/in_depth/4147821-dis-meets-l-a-salami
  • http://www.interviewmagazine.com/music/exclusive-video-premiere-i-wear-this-because-life-is-war-la-salami
  • http://www.standard.co.uk/lifestyle/london-life/la-salami-burberry-s-folk-hero-has-come-a-long-way-from-sleeping-rough-8666737.html
  • https://www.thefourohfive.com/music/article/introducing-170-la-salami-with-interview
  • https://www.facebook.com/LASalami
  • http://dianesagnier.com/?item=l-a-salami